La mafia agricole ou la JA : un zeste de Soviet sur mes sushis

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Le Japon paisible pays sans « criminalité » est héberge pourtant une dangereuses pieuvre tentaculaire… Non ce ne sont pas les yakuzas qui gangrènent le pays depuis des siècles, symboles d’un résistance contre l’étranger qui a ouvert le pays. Ouvert ici dans le sens, vraiment ouvert comme quand on ouvre une noix de coco…

Enfin ces défenseurs de la veuve et de l’orphelin ne sont rien comparés au sbire de la Coopérative, entité légale qui couvre tout le pays.

La douce JA, que l’on voit de partout dans campagne, ou Japan Agricultural Cooperative – histoire de faire passer la pilule – est l’organisme officiellement étatique de contrôle du secteur primaire japonais, l’agriculture, dont l’incapacité chronique de produire de ce que le pays mange pourrait trouver certaines réponses dans son fonctionnement… Cependant, officieusement, cette monstruosité de bureaucrates est beaucoup libre de ses mouvements, et profite copieusement de sa situation au-dépend de tout un pays. Certes certains essaient de réformer la bête, mais cela n’est pas si simple…

Une créature made in Gouvernement nippon

L’origine remonterait à une initiative de la fin de l’ère Edo dans la période dite Tenpô, où une terrible famine frappa le Japon et entraîna le départ massif vers l’Amérique d’une partie des japonais. A cette période, l’agronome Yûga Ôhara mit en place dans la province de Shimosa (aujourd’hui Chiba) une association agricole ou nôgyôkumiai. Sous l’ère Meiji, se développa les coopératives de production ou sangyôkumiai 産業組合. Se phénomène s’intensifia et se formalisa lors de la Seconde Guerre Mondiale avec la Nôgyôkai 農業会 qui deviendra la JA ou Japan Agricultural Cooperatives. Instrument du Japon militarisme, cette coopérative permettait d’organiser et d’orienter la production selon les besoins du pays, mais surtout de l’armée.

A la reddition du Japon, la Nôgyôkai qui avait entraîné de grandes pénuries de nourriture et le développement d’un marché noir (car le riz ne pouvait pas être vendu librement) fut démantelé et réorganisée en JA. Même si c’était encore une fois une émanation gouvernementale, ce n’était pas une adhésion forcée. Cependant, à la différence de la plupart des coopératives, ses prérogatives étaient dès le départ immenses : instrument de régulation, la JA servit d’entrée de jeu à contrôler tous les aspects de l’agriculture nippone.

Elle fut un vecteur important pour « imposer » les techniques américaines de culture : mécanisation, utilisation d’intrants synthétiques, élevages intensifs, …. Pour les connaisseurs du dossier, c’est un secret de polichinelle : cette mise au pli forcée fit partie du fardeau de la défaite. Ces changements eurent des impacts écologiques (disparition de la faune de type tortue terrestre, apparition de nouvelles adventices…) et sanitaires, via le changement des habitudes alimentaires (plus de viande, apparition du lait…) à long terme sur l’ensemble du Japon (voir cette publication).

D’ailleurs les pratiques actuelles sont toujours préoccupantes pour la santé des habitants (dont nous) comme le montre cet épandage de pesticides par drone :

JA Japan Agriculture applying pesticides using remote control helicopters #StopPesticides

Toutefois, la puissance de la JA en fit un lobby puissant, devenu difficilement contrôlable par le gouvernement. Jusqu’en 1995 le prix du riz était déterminé par le gouvernement. Or si la JA seul grossiste pour les produits agricoles c’est aussi un des seuls grossistes pour les fertilisants, machines agricoles etc…  Ce double monopole a fait que JA a gonflé les prix donc les marges, sachant que le prix du riz était déterminé par les coûts supportés par les agriculteurs… Cette puissance se reflète jusque dans la Diète japonaise, complètement sous son influence via ses branches politisées la JA Zenchu et Noseiren qui appellent au vote chez les membres pour les candidats (généralement du minshuto).

Aujourd’hui encore, il est très dur de passer par un autre circuit de distribution ou difficile d’investir dans une machine agricole sans les aides perçues via l’achat chez la JA.

Pour financer tout ça, la JA a mis en place des services financiers et d’assurance, uniquement ouverts jusqu’à il y a peu, à ses membres. Ce sont ses activités financières qui lui permettent d’ailleurs de rester rentable du fait de la chute de la production agricole et de population agricole en chute libre.

Ce royaume des amakudari (plus de détails en anglais ici), bureaucrates bénéficiaires de la collusion entre législateur et régulateur (on parle de Porte tambour comme les anciens ou loyaux soldats du Ministère des Finances placés chez Japan Tobacco, entreprise d’origine publique) placés dans des organisations publiques souvent redondants ou inutiles, a encore de beaux jours devant lui vu le manque de volonté évident. Quoique les dérives, sûrement le fait d’une avidité croissante ou de la peur du TPP qui menace plus la JA que l’agriculteur japonais (voir ici avec l’explication d’un riz japonais libéré des frais de douane face à un riz californien), commencent à se révéler bien plus importantes.

Des dérives, de plus en plus grandes

La première dérive concerne le changement opéré chez les coopératives locales indépendantes : afin de pouvoir continuer à recevoir des subventions, il leur a été demandé de passé sous forme de kabushigaisha (K.K.) ou entreprise à capitale variable. Ainsi sur les 3 entreprises agricoles sur notre village, aucune n’est viable : elles ne doivent leur salut qu’aux subventions reçues. Pour certaines, cultiver du riz leur coûte plus que ce que cela rapporte.

D’autres parts la JA verrouille tout. Vous souhaitez acheter un combine pour récolter le riz ? Pas de souci, mais il vous faut cultiver du blé ! Vous souhaitez arrêter le soja, que vous cultivez sans rotation avec plein d’entrants chimiques avec des rendements de plus en plus minables, pour justement mettre une culture intercalée comme le sorgho ? Pas de bol le soja est ce qui rapporte le plus et la JA ne vous achètera pas le sorgho. Pareil si vous souhaitez lancer une parcelle sur du persil : la JA locale ne l’achète peut être pas.

Vous souhaitez vous lancer et cultiver des légumes bio – comme dans mon jardin japonais : contraignant, pas de business pour la JA, très difficile… surtout si vous faites comme un anglais ou canadien d’un village voisin qui pensait vivre du maraîchage : c’est quasi impossible ! D’ailleurs la plupart des agriculteurs sont âgés, souvent ne se mettent à 100 % à l’agriculture qu’à la retraite. Si seuls 20% des membres sont des agriculteurs à temps plein, la plupart des membres de la JA sont des pluriactifs (65%). Enfin 2.5 % des agriculteurs ont moins de 30 ans.

Ces membre quasi non productifs, sont d’ailleurs la source de son pouvoir politique.

Ensuite l’opacité de la structure entraîne évidemment des abus : en 2016 dans Gifu plusieurs JA locales ont été épinglées, sans que leur nom ne soit divulgué, pour usage de fausse comptabilité qui aurait masqué des flux d’argent douteux. Comme d’habitude au Japon, on tait les problèmes, pas de vagues qui risquent d’éclabousser ceux qui ont du pouvoir…

Les pistes pour réguler la JA existe : la loi qui contrôle et qui accorde des nombreux privilèges à cet organisme peut être révoquée à tout moment par le Ministère de l’Agriculture, Pêche et Forêt. Ensuite le gouvernement contrôle les taux de douanes sur le riz, principale ressource agricole de la JA, qui est pour l’heure proche de 800% : on comprend mieux la réluctance du Japon, via le lobby de la JA, pour ralentir le TPP. Ces deux menaces ne sont pas les seules qui  pèsent sur la JA.

Le vieillissement de la population agricole est une grosse problématique, car elle est bien plus marquée. Que de champs en friche ou abandonnée autour des villages du coin… Le Japon est passé de 6 millions de foyers dépendant, partiellement ou pleinement, de l’activité agricole en 1960 à 2.5 million in 2010, soit 1/6 de la force de travail d’il y a 50 ans avec une moyenne d’âge de 66.4 ans !

Afin de rendre plus attractif l’agriculture, il a été décidé qu’en 2019 les JA pourraient soit restés dans le giron de la JA Zenchu (centrale) ou devenir plus indépendant, avec la mise en place d’audit indépendant afin de libérer un peu le secteur. Le but est d’affaiblir le pouvoir de la JA Zenchu afin de faire baisser, par ricochet, le prix des intrants que 80% des agriculteurs disaient trop chers dans une enquête de 2013. Nul doute qu’il risque d’y avoir des vagues…

Mais ces projets de réformes restent très délicats à mener !