repas japonais familial

Conflit générationnel ou choc des cultures ?

Aujourd’hui j’ai eu une grosse discussion avec buchô chéri, mon manager. Et là je commence en avoir la ras la casquette. On était déjà sur des bases compliquées, mais quand on atteint à mes libertés et à ma vie privées, là j’ai du mal. Vraiment du mal. Bref voyons en détail ce nouvel épisode (le 1 et le 2 pour les nouveaux)

Règles « dites » et « non dites »

Pour ceux qui ont l’expérience du Japon, en tant que touriste ou résident, vous avez remarqué qu’il existe plein de règles étranges, amusantes ou bien pensées, qui ne se devinent pas de soi quand on n’est pas du pays. Personnellement, je pense qu’étant au Japon je dois vivre comme les japonais, donc même si parfois je ne suis pas d’accord, je m’y conforme.

Dans certains cas cela m’est plus difficile, lorsque ces règles vont à l’encontre des mes principes et valeurs personnels. Dans d’autres cas, il m’arrive d’enfreindre les règles sans le savoir, c’est le cas avec nombre de règles « implicites » qui régissent les rapports sociaux et interpersonnels au Japon. Même si cela change, dans la campagne c’est encore très « old school ». Dans la vie privée, cela est moins gênant : on vous explique gentiment qu’il faudrait mieux faire ça que ça, par exemple entrer dans l’organisation du quartier – dont je ne soupçonnais pas l’existence et encore moins la complexité – même si son emploi du temps ne permet pas d’être présent – ou utiliser les pantoufles pour les toilettes (pendant un moment j’ai cru qu’au Japon les gens oubliés leurs pantoufles aux chiottes).

Mais quand ces règles sont aussi présentes dans l’entreprise c’est beaucoup plus complexe. Surtout quand on a un manager au milieu qui prend à notre place. Pour lui ces règles sont « évidentes » mais pour moi, impossible de le savoir à l’avance leur existence. Rajouté la différence d’âge à la culture, c’est assez « coton » d’évoluer tous ensemble en harmonie.

D’autant plus que je n’ai aucune référence, n’ayant pas de contrat de travail. J’ai juste connaissance des infos de base et ma petite expérience. C’est comme si on vous demande de jouer au rugby contre des pros sans savoir les règles : ce sport bien compliqué ne laisse pas la place à l’erreur sous peine de châtiment soit par le corps arbitral, soit par les joueurs adverses (se prendre un coup dans les côtes, se faire labourer les cuisses et autres coups moins sympathiques). Savoir où marquer et quels sont vos coéquipiers ne suffisent pas, c’est même dangereux d’y aller sans plus de références aux règles (vous n’avez pas le droit de décapiter votre adversaire mais lui peut vous bouchonner dans les règles de l’art).

Sebastien Chabal vs All Black (Amon Amarth)

Surprise : ça fait mal !

Dans mon cas c’est exactement ce sentiment. Passons à l’étude de cas.

L’objet du délit : donner des cours de français

Fin d’année 2015, je me dis que ce serait sympa de faire comme mon collègue qui bosse dans l’agriculture locale pour une boîte et donner des cours après le travail. Un autre copain qui a sa propre école de langues à 1 heure de chez moi me propose de venir de temps en temps : sûrement une opportunité.

Bref je commence à mettre en place, mais rien de plus. Puis Janvier, vu que l’entretien avec le manager tardait – et que je sentais que je n’allais rien avoir à faire – on se dit avec mon épouse que ce ne serait pas bête de faire un peu de pub pour essayer de voir combien de personnes seraient intéressées par ce genre de cours de français.
Cela ne fait pas de mal de mettre un peu de beurre dans les épinards. Si tout fonctionnait bien, je pourrais même diminuer mon temps de travail, voir arrêter et me consacrer aux autres projets, tout en ayant de quoi manger.

Autre avantage : étant donné qu’elle est quasi bilingue, elle peut aussi prendre en charge une partie des cours. Moi je peux juste donner quelques cours ou conversations après le boulot pour les avancés, si cela ne fonctionnait pas super ou que la boîte me trouvait soudainement une occupation en ligne avec mes capacités/expériences (plutôt que l’usine ou faire le poteau dans le magasin).

De toute façon « l’ouverture » est prévue pour Avril, donc ils nous restaient Février et Mars pour communiquer via le journal gratuit local (200 € la pub entre parenthèses) et rassembler quelques étudiants. On se décide rapidement pour la pub, on tombe d’accord vers le 20 et le journal sort le 28/01.

J’arrive au boulot le jour de la sortie, et là le responsable administratif me convoque : le patron l’a appelé après que sa femme lui ait montré ma trombine (avec celle de mon épouse) dans le journal. Je demande si ça pose un problème.

Normalement, on ne doit pas avoir de « side business » ici.

副業 = ふくぎょう  = fukugyô = activité secondaire = side business

Je dis que j’en savais rien – juste une fois un gars me dit qu’ici faut pas trop faire de trucs à côté – et de toute façon c’est

1/ en dehors de mes heures de travail

2/ c’est mon épouse et moi (je lui donne un coup de main)

3/ c’est en dehors de l’activité de la boîte.

J’aurais lancé un resto je dis pas, mais là c’est quand même différent !

Très cool il m’explique que j’aurais du contacter mon manager d’abord, mais que bon pour lui ça va. Il me donne vite fait des conseils pour attirer les gens (le bouche à oreille) et me dit de contacter manager, absent. Ce que je fais : je lui fais un email m’excusant d’avoir fait ça sans le consulter et que je suis tellement désolé de me comporter comme ça.

Apparemment le patron l’a bien astiqué parce qu’il a les boules – il essaie d’appeler ma femme qui refuse de s’en mêler. Le 2/02 sera notre entrevue et entre temps il laisse un message sur mon bureau :

  • j’ai enfreint les règles
  • je vais devoir soit arrêter de travailler, soit passer en baito à 800 Yens/heure
  • il dit que je suis « borderline », pas cool quoi

Je montre ça à un collègue de boulot qui me dit que lui aussi il aide ses parents dans l’izakaya familiale, c’est quasi pareil et il faut que je le présente comme ça à notre manager pour être tranquille. Sauf que je suis dans le collimateur.

Bref aujourd’hui a eu lieu la « confrontation » :

  • je ne comprends pas bien le japonais et ses nuances donc impossible de bien communiquer avec moi, je ne comprends que 50%
  • j’aurais du lui en informer à l’avance
  • j’ai enfreint la règle et donc blabla arrêter blabla trouver autre travail blabla les autres me regardent de travers
  • les activités secondaires sont en général interdites au Japon
  • au Japon on fait comme ça et comme ça, donc tout le monde va dire que je suis un égoïste et ずるい zurui (sournois?)
  • je profite de la grey zone entre « coup de main » et « être le gérant »
  • il reconnait que si lui travaillait en France il aurait peut-être les mêmes soucis
  • en gros que cela l’emmerde de se retrouver au milieu et de faire la police

Cette fois-ci j’ai suivi quand il est monté dans les tours, en lui rappelant que comme la dernière fois (même s’il persiste à dire que c’est pour récupérer le salaire perdu) j’étais pas au courant des règles.

  • je n’étais pas au courant des règles donc c’est assez compliqué de jouer le même jeu
  • je lui ai demandé s’il avait déjà joué un jeu sans savoir les règles et quel effet cela faisait lorsqu’on lui amène la règle au moment où : « ha ben non ça t’a pas le droit mais moi je peux faire ça, et voilà t’as perdu ! »
  • cette activité est d’abord pour mon épouse et je donne un coup de main
  • de toute façon c’est privé, rien à voir avec la boîte donc pour moi il n’y avait pas lieu de communiquer
  • l’ouverture est prévue pour Avril donc je vois pas le problème, je donne pas encore de cours
  • si jamais l’activité prenait de l’ampleur dans ce cas oui je pourrais imaginer de diminuer les heures ici ou d’arrêter
  • je lui ai demandé s’ils avaient essayé de vendre des pizzas avec un chinois en photo ? pour un cours de français c’est mieux d’avoir une tête de français / européen sur la photo (site + journal)
  • je reconnais que je comprends 70% et pas 50% (en fait y a des trucs pas drôles qu’ils m’ont fait rire et il m’a répondu « c’est pas drôle là » : oui mais c’est tellement absurde)
  • je vais parler avec le fils du patron ou le vice président pour définir la suite, pas possible de continuer comme ça
  • je suis désolé (bien passer de la pommade, surtout au Japon)
  • je lui raconte un peu mes expériences vu que personne ne s’était donnée la peine de lui dire d’où je venais et ce que j’avais fait (moi je lui avais demandé qu’est qu’il avait fait mais lui n’avait jamais jugé utile jusqu’à maintenant de le savoir on dirait)
  • je suis désolé (2ème couche ça fait pas de mal ici)

Leçons d’aujourd’hui pour ceux qui veulent essayer de travailler au Japon

Baitos, freeters et autres boulots ingrats, mal payés, communément prisés par les francophones en working holidays ou visa vacances-travail au Japon ne sont qu’une facette du monde du travail japonais. Si, comme joueur de baseball pro ou idole des jeunes, devenir fonctionnaire est un rêve commun parmi les jeunes japonais(es), le salaryman est encore une valeur sûre.

Lorsque son ambition est de 1/se marier, 2/faire construire sa maison, 3/avoir des enfants et 4/ne plus faire l’amour à sa femme (ie. aller voir les prostituées ou sa maîtresse et laisser les corvées dont les enfants à sa femme), cette relation de travail apporte une stabilité qui permet l’accomplissement de ces objectifs sans difficulté majeure autre que de survivre aux beuveries, pachinko et heures de travail interminables.

Les femmes « carriéristes » 1/ éviteront le mariage, 2/éviteront d’avoir des enfants, 3/ iront remplir leur besoin d’affection avec les hosto, 4/ profiteront de leur quelques jours pour aller à l’étranger ou avec leurs copines,  et 5/ ne pourront se plaindre du salaire plus bas que leurs homologues masculins (ie. elles ont qu’à se marier). Bien entendues comme beaucoup de japonais le préservatif est une option, donc il se peut que certaines aillent se faire avorter ou se débrouillent pour laisser son enfant à l’extérieur plus de 10 heures / jour (attention mariage fortement conseillé). D’ailleurs un concept de « cantine pour enfants » ou ici permet aux mères familles d’éviter le soir de laisser leurs enfants manger seuls à la maison.

repas japonais familial
L’idéal japonais face à la réalité, ça fait mal aux enfants !

Cette assertion est hélas encore vrai pour beaucoup d’entreprises au Japon. Mais dans les grandes villes, les temps changent, certes trop lentement à mon goût et au goût de certains qui veulent élever leurs enfants :

  • activités secondaires acceptées,
  • 3 semaines à la suite à 2 mois de vacances,
  • salaire basé sur la mission/résultats plutôt que sur les heures travaillées,
  • jour sans heures supplémentaires (banque locale = 1 jour par semaine soit 17h au lieu de 20h) etc…

Bref à la campagne toucher 2000 € et avoir 120 jours de congés (week-end et jours fériés inclus) c’est « génial ». Quand je leur propose de moduler les horaires / congés / salaires en fonction de l’activité c’est « trop international ». Sauf que c’est exactement ce que font les autres boîtes japonaises.

Au Japon, l’entrepreneuriat ne fait rêver personnes, sauf certaines personnes qui n’arrivent pas à se fondre dans le moule. C’est d’ailleurs un peu ce que je racontais dans cet article (voir Et Après ?).

L’étranger anglophone pourra « s’amuser » en ALT. Le francophone lui, se contentera de ce qu’il trouve, surtout si :

  • pas de compétences techniques
  • pas maîtrise de la langue (à minima)

Bref si tu es boulanger et motivé (ie. prêt à te faire mal payer et travailler des heures de fous avant de lancer ta boulangerie et de te la couler douce), y a pas de souci. Si tu veux t’implanter, mais profiter de ta famille, là ça se complique.

Le principal problème pour les étrangers c’est qu’on est perçu comme « instables » : c’est à dire qu’à tout moment on peut « fuir » le pays. Même si c’est dans 3 ou 5 ans et que vous pouvez leur amener quelque chose.  Dans ces conditions les entreprises japonaises ne vous feront pas confiance, et devenir salaryman équivaut à leur promettre de rester au Japon jusqu’à votre mort.

Petits conseils pour la route :

1 – Le manager japonais aime les réponses préconçues et déteste les surprises ou l’inconnu : rassurer votre interlocuteur dès l’entretien et éviter de dire que vous ne savez pas si vous allez rentrer ou pas dans 3-4 ans.

2 – N’oubliez pas de demander TOUTES les conditions de travail dont le règlement intérieur avant de vous engager.

 

 

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