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Le retour aux sources ou de la ville à la campagne

Bien que je compte vous donner des nouvelles de mon fameux potager, j’avais promis un article sur le U-Turn, J-Turn et I-Turn au Japon. Non ce ne sont pas des termes de la circulation routière avec un mauvais anglicisme.

Alors quoi, cela ne vous parle pas ? La désertification rurale n’est pas un fait nouveau ici, les campagnes se vident depuis déjà une vingtaine d’années voir plus. Enfin c’est à cette époque que le problème a pris de l’ampleur – avec moins enfant et les premières maternelles fermées.
Pour mettre cela en perspective il suffit de se pencher sur la grande préfecture au Nord, celle d’Akita. C’est LA préfecture qui perd le plus d’habitants par an. Si le taux de rétention sur le territoire des diplômés du lycée était en 2002 de 73%, il n’est plus que de 63% en 2014, ce qui veut dire qu’un tiers de jeunes s’en vont (doc ici) ! Si on ajoute la faible natalité, par exemple chez nous 31 naissances en 2015 pour notre village de 5-7000 habitants – multiples raisons, mais je pencherais pour une cause sociétale avant même la pollution chimique -, il faudrait un mouvement massif de retour pour combler le déficit. A titre de comparaisons le taux de natalité pour 1000 habitants en France est d’environ 11-12 par mois en 2015 selon l’INSEE.

La préfecture de Tottori (pays de Tottoro ?) constate que sur 2400 diplômés des universités locales, seuls 676 d’entre eux restent dans la préfecture (chiffres 2014). Enfin 30% des diplômés dans d’autres préfectures mais originaires de Tottori reviennent… Ce n’est donc pas rien.

Un mouvement ancien …

Il suffit de creuser le web anglo ou jap’ pour dénicher quelques informations intéressantes dont certaines datent des années 70. Ainsi en 1996 Trends in Japan notait le succès de l’exposition consacrée aux offres d’emploi dans les zones rurales, reculées ou îliennes. Ce « boom » coïncidait avec la fin de la bulle immobilière qui fit douter des milliers de japonais quand à leurs perspectives d’avenir – jusque là tout tracé et leur relation avec la nature comme le note également le Chicago Tribune en 1992. L’appel d’Okinawa et des îles, le retour au vrai Japon rythmé par les saisons … ainsi naquit le I-Turn : on ne revient pas dans sa campagne d’origine comme avec le U-Turn, mais on déménage définitivement vers une autre vie.

Les appels du pied récents que je vois dans ma préfecture montagnarde ne sont donc pas nouveaux mais ce sont intensifiés. La dénatalité a en effet amplifié le phénomène d’exode rural.

Certes les municipalités ont mis sur pied des politiques incitatives, avec le remboursement des frais d’accouchement. Mais force est de constater que cela fut tardif, un sprint contre la montre lorsqu’on voit l’accélération de la dépopulation : – 217 000 en 2014, – 290 000 en 2016.

Et les enfants coûtent chers : la maternelle est payante, les vaccins n’étaient pas tous remboursés … De plus, vu l’explosion des personnes âgées, la politique sociale, ainsi que l’offre de service se sont, logiquement, développés en leur faveur. Fermeture de maternelles, puis d’écoles, puis de cinémas, disparition d’activités extra scolaires alors que dans un même temps se sont multipliés les day service (sorte de maternelle pour vieux) ou les maisons de retraite (3-4 au village, contre 1 école maternelle et un collège qui devrait fermer). Tous les soins sont gratuits pour les seniors.

Donc que faire pour repeupler les campagnes : essayer de relancer les retours au bercail ou faire venir des gens en manque de verdure ? Vous l’aurez compris, les collectivités se sont appuyés sur la politique de retour qui consistent à :

  • développement de politiques dites de « machi okoshi » ou réveil des villes : tentative de dynamiser l’activité locale, que cela soit économique ou touristique avec l’aide de généreuses subventions
  • emplois et autres facilités sponsorisés par l’Etat, la préfecture ou la municipalité : les personnes hors de la commune peuvent bénéficier d’un soutien dans leur recherche de maison, voir même de bénéficier d’avantages pécuniaires ou fiscaux, les jeunes actifs peuvent postuler pour des emplois à durée déterminée (contrat de 2-3 ans) qui s’engagent à occuper avec des conditions avantageuses … En fait on se demande pourquoi ils ne proposent pas cela aux locaux pour ne pas qu’ils partent…
  • arrosage massif en subventions pour les entreprises rurales et autres activités, que je qualifierais de « sauvegarde du tissu social local ».

Cette générosité contraste avec le manque de perspectives locales et aux contradictions rurales : ainsi il y a pratiquement 2 offres d’emploi pour un demandeur d’emploi dans la préfecture de Gifu en 2016 (stats que ne comprennent que les offrent officielles via Hallo Work). Ce qui entraîne des difficultés de recrutement pour beaucoup d’entreprises à la force de travail vieillissante (beaucoup sont dans les 40-50 ans de moyenne), sachant que nombreuses sont celles qui se vantent de leur technique (et non pas technologie) ou savoir-faire, qui risquent de disparaître. Dans un même temps, le salaire minimum de la préfecture est de 754 Yens contre 800 à Aichi (Nagoya), la grande préfecture voisine. Il n’est pas rare que l’on vous propose un job à 800 – 850 Yens de l’heure. Si vous devez prendre la voiture, payer votre loyer ou votre prêt…et les enfants, sûr qu’il vous faudra faire des heures !

Or les personnes ciblées par les politiques de U-Turn et autres, ont généralement des revenus plus haut que la moyenne de la préfecture de destination, occupent des emplois souvent supérieurs ou avec qualifications, avec de bonnes conditions de travail (vacances par exemple, contre ici dans ma campagne des jobs avec 87 jours de congés par an – jours de repos et jours fériés en fait)… D’ailleurs, il se pourrait qu’un développement du secteur touristique puissent contribuer à ses retours comme le suggère ce rapport en page 38.

mais loin d’être massif

Bref est-ce que cela est efficace ou suffisant ?

Globalement non soyons honnête, avec 1/4 de la population dans les seniors en 2014 et 27% en 2016, c’est compliqué. Ce n’est pas quelques milliers qu’il faut faire revenir, mais des millions à l’échelle du pays. Si cette volonté d’attirer les jeunes ou les familles a le mérite d’exister, on a vu déjà que les cibles visées n’étaient pas forcément en adéquation avec la réalité locale. Et c’est on ne peut plus vrai avec la préfecture de Gifu qui se bat pour ne pas voir sa population chuter. (stats sur la dépopulation graph 3 : dans la voiture balais ) avec son programme d’appui au retour.

Les exemples d’échecs ou de désillusions autour de moi existent :

  • Le village de Shirakawa près de  chez moi a mis en place une panoplie d’avantages pour attirer les familles mais les familles ne restent pas car il n’y a pas d’emploi et plus d’école après le primaire (1h30 de bus). Selon les simulations de 2015 faites par le conseil municipal, la population du village (10000 hab.) devrait être diminué par 2 en 10 ans.
  • Le jeune publicitaire qui rentre dans l’entreprise montée de toute pièce pour absorber les subventions et s’occuper du « machi okoshi » puis la quitte après avoir mené un projet de guesthouse au bout d’un an, à cause des têtes dures locales (divergences de point de vue, de génération …).
  • Le jeune couple avec enfant qui revient dans la maison familiale et tente de lancer une petite production agricole mais, devant le manque d’aides pour ce genre d’initiatives hors sentiers balisés, doit faire ses bagages pour pouvoir manger.
  • Le jeune couple, lui marketing et elle banquière, qui se retrouvent sans opportunité de carrière
  • La dame célibataire du Kansaï qui espère toujours trouver l’âme soeur mais se rend compte « qu’il n’y a vraiment personne ici » (sic)
  • « Dream Core » un genre d’incubateur pour entreprise IT dans Gifu note dans un rapport au METI (page 5) que nombreux sont ceux qui quittent Dream Core et la préfecture faute de travail, même si l’environnement est plus agréable.

Sans parler bien entendu des O-Turn, des U/I/A/J qui sont revenus à leur vie de citadin. Car la campagne, que cela soit en France ou ailleurs, reste le campagne, avec cette difficulté de s’adapter ou de s’intégrer. La vie à la campagne au Japon réclame par exemple des impératifs communs : donner un samedi de temps en temps pour débroussailler l’école, s’occuper des enfants du quartier pendant les vacances scolaires, venir plutôt au club d’athlétisme pour passer le râteau plat sur la piste, faire le pèlerinage jusqu’au temple dans la montagne qui protège le quartier, etc.

Le mouvement peut être rude lorsque le citadin, anonyme dans sa grande ville, doit faire face à cette vie en communauté. Qui dit communauté dit « qu’en dira-t-on », rumeurs & ragots … de quoi bien finir notre valeureux citadins, remplis d’idée « oshare », flanqué de son pantalon ample en toile, de sa barbichette, des ses lunettes rondes et de ses babouches. Ainsi le plus bas « taux de fixation » est à mettre sur le compte des I Turns.
Il apparaît que pour 35% femmes I Turn (chiffres 2010-2013) le retour au travail de la terre (66% des I Turns) entraîne un problème de comptabilité entre les travaux agricoles, les travaux ménagers et l’éducation des enfants. Mais c’est aussi pour beaucoup les « choses à faire » et la perte du temps pour soi (23,8%). Le Japon serait-il un pays d’égoïstes ou d’individualisme ? En tout cas, pour le vivre, les pensées à la campagne sont en retard : ce n’est pas pour rien que 5.4% des femmes se plaignent de préjugés (discriminations ?) envers elles ou que 5,5% se plaignent des problèmes de communication avec les locaux.

La préfecture de Tottori constate que parmi les U Turn qu’ 1/4 ont quitté la préfecture à la sortie des études supérieures car « aucun emploi qui ne correspondait à ce que je voulais faire » et 1 autre 1/4 car « aucune entreprise qui ne correspondait à mes savoirs, compétences et capacités ». Derrière l’analyse poursuit en appelant à aider à la création d’entreprises pour les étudiants au sein de la préfecture.

Il en reste que même si les succès sont à souligner, ce sont les échecs qui permettent de tirer les enseignements.

riz japon gifu
Revenir au bercail et travailler la terre ?

malgré un succès important ?

Si le mouvement et le refus de prendre le risque semblent miner ces initiatives, parfois déconcertés (gros problème de coordination ici), il arrive bien souvent que ces programmes fonctionnent comme l’école du bois à Takayama (page 6) avec 58 % de personnes originaires de l’extérieur de la préfecture, 48% de 25-39 ans, 60% de diplômés qui bossent là où ils sont originaires.

C’est vrai que ces régions rurales ont du charme et des avantages comme le liste ce site.

Les contrats aidés sur 3 ans finissent bien entendu de meilleure manière que ces exemples ici dans Shimane ou Saga : les jeunes diplômés de l’université demandés par les municipalités se retrouvent dans des emplois complètement différents de l’annonce (couper l’herbe, faire le taxi, participer aux travaux des champs…), voir en totale dissonance avec les villageois.

D’autres initiatives privées, comme My Farm, visent à remettre des agriculteurs dans les campagnes.

La préfecture d’Akita a rempli et dépassé ses objectifs fixés (voir le doc dans l’intro) pour attirer par an environ 1000 personnes. Derrière ce succès se cachent une mobilisation à travers une présence sur Tokyo (un bureau A-Turn Plaza) et une utilisation efficace des réseaux sociaux comme Facebook.

Conclusion : pourquoi dépenser plus d’énergie pour les faire revenir que pour les faire rester ?

Quand on regarde les chiffres, on peut que constater que les départs ne sont pas compensés par les retours ou les I-Turns. La plupart des municipalités s’engagent fortement sur des programmes pour faire venir ou revenir les jeunes mais très peu de choses sont faites pour les faire rester. Des aides sont par exemples données à ceux qui souhaitent s’installer au village, mais nous, lorsque nous sommes revenus, nous n’y avons pas eu accès au motif que mon épouse était du village et qu’elle avait toujours été enregistrée ici…

Au niveau local le MAFF (Ministère de l’Agriculture, de la Pêche et des Forêts) constate que la plupart des NPO ou organisations d’aide à la vie locale ont pour objet la prise en charge des anciens (ex. les « Day Service » 高齢福祉) et l’aide à la vie de tous les jours (subvention par exemple aux personnes âgées isolées ou femmes seules etc. 生活支援の)(voir page 14). Loin des préoccupations des jeunes qu’ils essaient d’attirer ou de ceux qui voudraient rester (très peu pour la petite enfance 保育).

Il ne faut pas également occulter les raisons financières : nombre de ceux qui reviennent, pensant le coût de la vie bien plus bas qu’à Tokyo se retrouvent à réduire leur niveau de vie ou à devoir travailler plus pour gagner pareil – bien loin du rêve du « nonbiri » ou insouciance. Tout un travail reste à faire :

  • aux niveaux des entreprises locales pour proposer de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires
  • aux niveaux des municipalités pour des aides concrètes et des dispositifs efficaces : la plupart de ceux existants ne sont que du soupoudrage sans réel impact comme la prise en charge gratuite des consultations médicales pour les enfants ou de l’allocation pour les familles avec enfants (100 € environ par enfant). Une réduction ou exemption des impôts locaux seraient bien plus attrayantes…

Le chemin reste encore long pour contrer la désertification rampante du vrai Japon.

1 réflexion au sujet de “Le retour aux sources ou de la ville à la campagne

  1. merci pour cet article .
    Nous sommes un franco japonais et nous avons aceptes ces emplois dans une ile isole vers shimane . Ma femme est dans le tourisme et moi je suis cuisinier donc nous avons un cdd de 3 ans pour monter un projet dans le but d apporter un plus sur place .Je connais pas de francais ayant tente la meme aventure.pour plus info contact moi .
    stephane

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